Manifestation CFDT devant une gigafactory dans les Hauts‑de‑France, usine et parvis animés
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Gigafactories et destructions d’emplois : la CFDT sonne l’alarme dans les Hauts‑de‑France

Les gigafactories Hauts‑de‑France sont au centre d’un paradoxe industriel : malgré des annonces d’investissements de plusieurs milliards et des milliers d’emplois promis, la CFDT régionale alerte sur une multiplication des destructions d’emplois dans l’industrie traditionnelle. En janvier 2026, la délégation CFDT a été reçue au ministère pour demander des garanties après une série de plans sociaux et fermetures dans la région.

Contexte : des annonces spectaculaires, une montée en charge lente

Depuis 2022, la région Hauts‑de‑France figure parmi les cibles prioritaires des industriels de la batterie en Europe. Plusieurs projets dits de « vallée de la batterie » ont été annoncés, cumulant des promesses : milliards d’euros d’investissements et des objectifs chiffrés de milliers d’emplois directs à horizon 2030.

Cependant, la mise en œuvre opérationnelle reste progressive. Les premières unités entrent en production à capacité partielle et la montée en cadence industrielle s’étale sur plusieurs années. Cette temporalité crée un décalage entre communication politique et réalité de l’emploi local.

Les annonces et cas concrets observés

Verkor et la mise en service au port de Dunkerque

Verkor a inauguré une première usine fin 2025 avec une capacité initiale déclarée autour de 16 GWh/an et un effectif direct estimé à ≈1 200 personnes à terme. L’entreprise confirme cependant une montée en charge progressive en 2026, ciblant prioritairement des profils R&D et ingénierie avant l’industrialisation pleine échelle. Voir le communiqué Verkor sur l’inauguration.

ACC (ex‑Automotive Cells Company) : capacité et phasage

ACC poursuit ses recrutements sur plusieurs sites et affiche un objectif de plusieurs dizaines de GWh à terme. Les perspectives d’emploi sont importantes (ordres de grandeur : 1 500‑2 000 emplois selon les phases), mais les recrutements sont très ciblés sur des compétences industrielles spécifiques.

Projets sodium‑ion et initiatives locales

Des projets comme Tiamat à Amiens (sodium‑ion) ont levé des financements et engagé des consultations publiques, avec un plan d’investissement autour de ≈€500 M et des prévisions d’emplois pouvant atteindre ≈2 000 sur plusieurs années. Ces programmes nécessitent toutefois un écosystème de fournisseurs et une filière qualifiée pour consolider l’emploi local.

La face cachée : fermetures, PSE et tensions sociales

En parallèle des implantations, la région subit des annonces de suppressions de postes dans des secteurs historiques. La CFDT a souligné plusieurs cas récents : fermetures partielles, plans de sauvegarde de l’emploi et réductions d’activités chez des équipementiers et dans la sidérurgie.

Exemples chiffrés : mentions récentes d’un PSE affectant plus d’une centaine de salariés sur un site d’équipement et des réductions d’effectifs chez des grands groupes métallurgiques avec plusieurs centaines de postes concernés. Ces situations alimentent une perception d’injustice sociale : les emplois industriels perdus ne sont pas immédiatement compensés par les créations promises.

Pourquoi l’effet gigafactories peine à compenser les pertes ?

  • Phasage long : la production industrielle monte en plusieurs étapes — R&D, pré‑séries, industrialisation complète — étalant les embauches sur 3 à 5 ans.
  • Profil de compétences : les recrutements ciblent des techniciens spécialisés, ingénieurs process et opérateurs qualifiés ; les salariés menacés par des PSE ont parfois des profils différents.
  • Automatisation : un grand nombre de postes en gigafactory sont hautement automatisés, réduisant le nombre d’emplois directs par mégawatt produit comparé à l’industrie traditionnelle.
  • Volatilité de la demande : l’industrie automobile électrique subit des fluctuations de commandes et des cycles qui peuvent retarder des embauches.

Compétences, formation et recrutement : un enjeu central

Les employeurs et les pouvoirs publics multiplient les dispositifs de formation : reconversions, parcours qualifiants, écoles spécialisées. Des campagnes de recrutement massives ont été lancées par certains acteurs (AESC/Envision, ACC), accompagnées de modules courts pour former des opérateurs en 6 à 12 mois.

Pourtant, la rapidité des besoins industriels coince avec la capacité locale de formation : la création de centaines de postes qualifiés par an exige une montée en rythme des centres de formation professionnelle et des actions de reconversion ciblées pour ne pas laisser sur le bord du chemin les salariés concernés par des fermetures.

Attentes syndicales et demandes de la CFDT

La CFDT réclame plusieurs mesures concrètes : conditions sur l’utilisation des aides publiques, plans d’accompagnement social renforcés, transparence sur les calendriers de montée en charge, et priorisation des recrutements locaux. Lors de la réception au ministère le 20 janvier 2026, les représentants ont demandé des garanties pour que les aides publiques bénéficient à l’emploi local et non uniquement à la rentabilité financière des groupes.

Les syndicats demandent aussi la mise en place de clauses d’embauche locale et des financements pour la formation. Ces revendications visent à réduire l’écart entre les créations d’emplois promises et la réalité des destructions observées.

Impact économique régional et chaîne d’approvisionnement

Une gigafactory crée des emplois directs, mais son vrai effet économique dépend des fournisseurs locaux : électrodes, matériaux, consommables, recyclage. Si l’écosystème de sous‑traitance n’est pas ancré localement, une part importante de la valeur ajoutée peut bénéficier à des fournisseurs étrangers, limitant l’effet d’entraînement sur l’emploi régional.

Des indicateurs clés à suivre pour un directeur d’usine : taux d’utilisation (OEE), délai de montée en cadence (mois/années), part d’achats locaux (%) et nombre d’emplois indirects générés par tranche de 10 GWh de capacité installée.

Recommandations opérationnelles pour un directeur industrie (DI)

  • Cartographier les compétences locales : réaliser un diagnostic des salariés menacés et recenser les passerelles de formation possibles.
  • Dialoguer avec les projets gigafactory : établir des partenariats de sous‑traitance et des clauses d’embauche locale dans les appels d’offres.
  • S’approprier la chaîne d’approvisionnement : anticiper les besoins en pièces et matériaux pour proposer des capacités de production locales à ces nouveaux donneurs d’ordre.
  • Mobiliser les dispositifs régionaux : Pôle emploi, France Travail, OPCO et régions proposent cofinancements pour les formations de reconversion.
  • Mesurer et publier des KPI territoriaux : emplois créés vs emplois perdus, part d’achats locaux, taux de reclassement.

Ressources et lectures complémentaires

Pour contextualiser les annonces et vérifier les calendriers de montée en charge, consulter l’article Usine Nouvelle sur l’alerte CFDT et le communiqué Verkor sur l’inauguration. Pour un panorama technique et industriel, voir aussi la couverture de PV‑Magazine sur l’usine de Dunkerque et les dossiers régionaux sur les projets sodium‑ion comme Tiamat à Amiens.

Perspectives et priorités régionales

La transformation industrielle des Hauts‑de‑France dépendra de la capacité à synchroniser trois éléments : l’implantation industrielle (usines), la structuration d’un réseau de fournisseurs locaux et la montée en compétences des salariés. Sur le court terme, il faut accepter une période de transition (2 à 5 ans) durant laquelle le nombre d’emplois nets pourra rester insuffisant si les conditions d’accompagnement social et industriel ne sont pas renforcées.

Pour un directeur d’usine, l’enjeu immédiat est pragmatique : sécuriser les personnels, négocier des partenariats locaux et convertir la promesse des gigafactories en flux réels d’achats et commandes pour l’économie régionale.

Une stratégie d’action à court terme

Prioriser les actions suivantes : (1) créer un observatoire local des emplois industriels, (2) formaliser des accords de transition entre entreprises, (3) développer des formations modularisées en 6–12 mois adaptées aux besoins des gigafactories, (4) imposer des clauses d’embauche locale dans les aides publiques. Ces mesures permettront de réduire l’écart entre annonces et effets réels sur l’emploi.

Vers une consolidation durable ?

La trajectoire des gigafactories dans les Hauts‑de‑France peut conduire à une relance industrielle significative si elle est portée par des politiques publiques exigeantes et par des alliances industrielles locales. Sans ces garde‑fous, le risque demeure : de grandes annonces mais peu de retombées sociales immédiates pour les territoires frappés par la désindustrialisation.

En savoir plus : consultez les articles et communiqués cités pour suivre l’évolution des calendriers et des engagements chiffrés des acteurs impliqués.

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